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mardi 3 février 2015

De Plovan à la Mayenne : la "success story" des Drézen

De nombreuses communes bigoudènes peuvent s'enorgueillir de leurs dynasties d'entrepreneurs : les Hénaff à Pouldreuzic, les Larzul à Plonéour-Lanvern, qui ont célébré au cours des dernières années leur siècle d'existence, les Furic au Guilvinec... Commune résolument tournée vers l'agriculture, Plovan n'a pas connu pareille aventure économique sur son sol bien qu'il ait vu naître, en 1872, Sébastien Raphalen, fondateur de l'usine du même nom, active à Plonéour-Lanvern entre 1926 et 1990. Un autre enfant de Plovan, moins connu, a lui aussi réussi à développer une activité industrielle remarquable : Pierre-Marie Drézen, dont nous vous proposons de découvrir ici le parcours.
 
 
I – Une enfance plovanaise
 
Alphonse Maudet Pierre Marie Drézen, que tout le monde appelait Pierre-Marie, est né le 14 juillet 1909 à Kergoë en Plovan. Il est le fils de Maudet Drézen, 42 ans, et de Marie-Corentine Hascoët, 35 ans, couple de cultivateurs originaire de Tréogat arrivé à Plovan entre 1901 et 1906. La famille s'est installée dans une petite ferme à Kergoë (ou Prat Kergoë), à l'ouest du bourg sur le chemin de la mer. Outre les parents, elle comprend déjà 3 filles : Maria, Marie-Jeanne et Catherine, alors âgées de 13, 10 et 9 ans, nées à Tréogat et à Saint-Jean-Trolimon.
 

Maudet Drézen (2 mars 1867, Tréogat – 3 novembre 1950, Plovan) et Marie Corentine Hascoët (4 janvier 1875, Tréogat – 26 novembre 1929, Plovan), mariés en 1894, parents de :
  • Maria Drézen (30 août 1895, Tréogat – 15 janvier 1976, Pouldreuzic), mariée à Jean-Marie Kerouédan en 1919 à Plovan.
  • Marie Jeanne Drézen (1er octobre 1898, Plogastel-Saint-Germain – ?), mariée à Jérôme Le Pape en 1923 à Plovan.
  • Catherine Drézen (2 octobre 1900, Saint-Jean-Trolimon – 23 août 1915, Plovan).
  • Pierre-Marie Drézen (14 juillet 1909, Plovan – 3 janvier 1983, Angers), marié à Léontine Loussouarn en 1934 à Plovan.
 
Cette partie de la commune, beaucoup moins bâtie qu'elle ne l'est de nos jours, n'en est pas forcément moins peuplée ni dynamique. Dans le recensement de 1906, le quartier que les Plovanais appellent depuis longtemps déjà la Cannebière, c'est-à-dire la terre où on cultive du chanvre (cannabis en latin), compte huit foyers : des cultivateurs avec les ménages Corre, Boennec, Goyat, Pape, Le Pape et Kerallan, des menuisiers avec la famille Raphalen et des forgerons avec la famille Faou. Le même document indique plusieurs familles de cultivateurs à Prat Boloc'h (Goanec et Lautridou), à Ru-Vein (Lappart et Madec) et à Crémuny (Thomas, Guichaoua et Keravec). C'est dans ce milieu que grandit Pierre-Marie Drézen.
 
Non loin de là, l'étang de Kergalan offre un cadre de jeux apprécié des enfants des alentours, pour la pêche comme pour les baignades. Mais le 23 août 1915, le jeu se mue en drame lorsque le petit André Tanguy, 7 ans, de Crémuni, décide de se baigner dans un lavoir à proximité de l'étang. Quelques instants plus tard, une des sœurs aînées de Pierre-Marie, Catherine Drézen, 14 ans, occupée à étendre du linge sur les galets pour le faire sécher, entend des cris poussés par le petit garçon. Se précipitant à son secours, elle tombe à son tour dans l'eau et périt noyée. Malgré leurs efforts, les adultes accourus sur place à la nouvelle de cette double noyade (le garde de l'étang Noël Boissel, le cultivateur Corentin Raphalen, les institutrices Pauline Jouin et Gabrielle Guennec, le douanier Dumonstier) ne parviennent pas à les réanimer. L'histoire est rapportée en différentes versions dans les journaux de l'époque et dans le recueil de souvenirs de Georges Goraguer. Selon l'une d'elle, Pierre-Marie Drézen, âgé seulement de 6 ans, aurait assisté à toute la scène et serait allé prévenir ses parents qui seraient arrivés malheureusement trop tard pour sauver les deux enfants.
 
 
II – Un parcours novateur
 
Quelques semaines plus tard, le jeune Pierre-Marie fait sans doute sa première rentrée à l'école publique des garçons de Plovan. Il la fréquente vraisemblablement entre 1915 et 1922, peut-être au-delà (les registres d'appels prouvent au moins sa présence entre 1916 et 1919). Au cours de ces années, l'école publique est successivement dirigée par Jean Goraguer (jusqu'en 1917), Joseph Douguet (entre 1918 et 1921) et Jean Kernaflen (entre 1921 et 1924). Faisant preuve d'excellentes aptitudes, on imagine qu'il est repéré par ses instituteurs qui l'engagent à poursuivre ses études.
 
Le hasard fait que, lorsqu'il achève ses études primaires, une toute nouvelle école est sur le point d'ouvrir ses portes aux fils de paysans : l'école d'agriculture de Bréhoulou, à Fouesnant. Elle est née d'un legs d'une valeur estimée à 650 000 francs, somme considérable à cette époque, décidé en 1917 par Alfred Buzaré (1843-1919), riche propriétaire fouesnantais en faveur du conseil général du Finistère. Le donataire consent à ce geste à l'unique condition que le conseil général fasse édifier une « ferme-école d'agriculture » à Bréhoulou, domaine compris dans le legs. Les travaux commencent en 1923, une fois réglés les problèmes juridiques nés de la contestation du frère cadet du légataire, peu enclin à se voir privé de ce qu'il considère être son héritage. L'école de Bréhoulou accueille ses premiers élèves fin 1924. Certainement soutenu par ses parents et ses instituteurs, Pierre-Marie Drézen fait partie des tous premiers élèves à entrer dans le nouvel établissement scolaire, à une époque où la formation professionnelle reste rarissime dans les familles paysannes. Le conseil municipal de Plovan lui manifeste ses encouragements en votant à son attention deux subventions de quelques centaines de francs en novembre 1925 et en juin 1926. Le jeune Drézen obtient son examen de sortie en août 1926, à 17 ans, neuvième d'une promotion de 17 élèves.
 
Devenu fromager, Pierre-Marie Drézen, toujours domicilié chez son père, fréquente puis épouse une jeune plovanaise de trois ans sa cadette, habitant à Kergurun, une ferme proche de Prat Kergoë. Le 21 janvier 1934, Léontine Yvonne Marie Loussouarn et Alphonse Maudet Pierre Marie Drézen se marient à la mairie de Plovan. La noce a lieu chez Goanec au bourg, comme l'atteste la photo ci-dessous.
 
 

Photographie de mariage de Pierre-Marie Drézen et de Léontine Loussouarn, en 1934

 
Léontine Loussouarn, sa jeune épouse, est née le 29 septembre 1912 à Kergurun, une des grandes fermes que compte alors Plovan. Elle lui apporte une dot de 35 000 francs. Pour ses noces, elle porte le costume de mariée conçu en 1931 pour sa belle-sœur, Marie-Jeanne Le Bec (en haut à gauche de la photographie, devant son mari Pierre Loussouarn « fils »), composé d'un gilet de velours noir brodé de motifs floraux et d'un tablier blanc lui aussi brodé. Derrière elle, on voit ses parents : Pierre Loussouarn, 61 ans, la main droite glissé dans sa veste, et Marie-Anne Le Brun, petite femme de 56 ans, dont la coiffure et le costume sobres contrastent avec ceux des autres invitées.
Peu après leur mariage, les Drézen s'installent à Belle-Île-en-Mer où naît leur fils unique Jean, le 15 décembre 1934. Le passage sur l'île est bref puisque dès le milieu des années 1930, la famille s'établit en Mayenne où Pierre-Marie Drézen est embauché comme directeur d'une fromagerie.
 
 
III – L'implantation en Mayenne
 
L'établissement dont il prend la tête a déjà deux décennies d'existence : il a été fondé en 1912 par Albert Le Masne de Brons (1848-1930), industriel du fromage établi à Nantes, qui a acheté le « château » du Bois Belleray sur la commune de Martigné-sur-Mayenne pour y fonder une fromagerie. En 1931, un an après la mort du fondateur, l'entreprise est vendue à « Deswarte et Cie » puis, en 1933, à René Duchemin de Vaubernier (1868-1955), entrepreneur originaire de Laval, qui a laissé son nom à l'entreprise. C'est ce-dernier qui fait appel à Pierre-Marie Drézen.
 
D'employé, celui-ci passe bientôt à associé puis, au fil du temps, devient propriétaire majoritaire de l'entreprise. En 1937, la fromagerie devient une société anonyme (SA). Elle change encore de statut en 1957 pour devenir la SAS Vaubernier. Jean Drézen (né en 1934) succède à son père et poursuit le développement de l'entreprise. Conservant la présidence du directoire de la société, il cède la direction de la PME à sa femme Claire qui l'a elle-même depuis laissée à leur fille Catherine (née en 1971). Troisième génération de Drézen à la tête de la fromagerie, elle dirige toujours l'entreprise actuellement.
 

C. Drézen posant à côté d'une ancienne baratte en 2012 lors du centenaire de la fromagerie


Avec ses 112 salariés et ses 47 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2013, la société « Vaubernier – Fromagerie du Bois Belleray » est une très belle réussite. Travaillant en relation étroite avec environ 300 exploitations laitières des alentours, l'entreprise collecte 90 millions de litres de lait annuellement avec lesquels elle fabrique 20 millions de produits (camemberts, bries, coulommiers, beurre...).
 

Vue aérienne de la fromagerie Vaubernier, à Martigné-sur-Mayenne



La qualité de ces-derniers et une stratégie commerciale efficace ont permis une diffusion beaucoup plus large au cours des dernières années. Un million de camemberts sont vendus chaque mois ! On peut désormais acheter le camembert « Bons Mayennais », le produit-phare de la fromagerie, dans de nombreuses grandes surfaces du Nord et de l'Ouest de la France.


 

Camembert "Bons Mayennais", le produit le plus fameux de la fromagerie Vaubernier



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Pierre-Marie et Léontine Drézen, le couple à l'origine de cette histoire, sont restés fidèles à leurs origines plovanaises et ont conservé malgré la distance des liens forts avec leur famille restée au pays. Disparus respectivement en 1983 et 2012, ils ont su transmettre cet attachement à leurs descendants qui, huit décennies plus tard, continuent à garder des attaches à Plovan !

 
Mathieu GLAZ
 

Pierre-Marie Drézen et Léontine Loussouarn en mariés, en 1934


 
Sources et webographie

 
Archives de la famille Loussouarn de Kergurun.

Archives municipales de Plovan (registre des délibérations 1925-1935).
 
Archives de la classe-patrimoine de Plovan (registres d'appels 1916 à 1919).
 
QUARTIER Thibault, « La si discrète patronne d'un camembert centenaire... », Ouest-France du 18 avril 2012.
 
 
 
 
 

 

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