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mardi 4 mars 2014

Un éclairage sur les origines de Plovan

À l'heure où l'on parle de réduire "le mille-feuille administratif" français en fusionnant ou en supprimant communes, départements et régions, il nous a semblé intéressant de rappeler les origines de notre modeste portion du territoire national. Comme beaucoup de communes des environs, Plovan est une création révolutionnaire que l'on doit aux députés de la Constituante au tournant des années 1789 et 1790. Mais bien avant de devenir une commune, ce territoire fut une paroisse dont les origines nous plongent en plein Moyen Âge.


Avant d'aborder le cœur de notre propos, il n'est peut-être pas inutile de rappeler de quoi nous parlons : Plovan est aujourd'hui une commune d'un peu plus de 15 km2  bordée par la baie d'Audierne à l'ouest, par Pouldreuzic et Plogastel-Saint-Germain au nord, par Peumerit à l'est et par Tréogat au sud. Jusqu'au début du XIXe siècle, s'ajoutait à cette liste la commune de Lababan, rattachée à Pouldreuzic en 1827 (si elles n'étaient pas à proprement parler limitrophes, les communes de Lababan et de Plovan n'étaient séparées que par une mince bande de terre de quelques centaines de mètres de largeur reliant le bourg de Pouldreuzic à Penhors). Tous ces découpages reproduisent la structure ecclésiastique en vigueur dans le diocèse de Quimper jusqu'à la Révolution française. La carte des paroisses d'Ancien régime donne un bon aperçu de ce qui fut pendant plusieurs siècles l'environnement immédiat de Plovan.


Extrait de la carte de Cassini (1815)

Il faut certainement faire remonter cette organisation de l'espace au Moyen Âge central, c'est-à-dire aux XIe-XIIIe siècles. Pour Jean Gaudemet, les paroisses rurales d'alors se définissent comme le cadre de la vie chrétienne d'une société de fidèles qui se rassemble autour d'une église et d'un curé. L'étude de l'architecture des églises de PlovanPouldreuzicLababanTréogat ou Peumerit permet de dater leurs parties les plus anciennes des XIIIe-XIVe siècles, voire du XIIe siècle. La présence de ces bâtiments suppose pour lors l'existence de communautés organisées ayant besoin d'un lieu de culte et en même temps capables de financer de telles constructions.

Qu'en est-il avant cette période ? L'analyse devient plus délicate. Faute d'éléments matériels, il faut s'appuyer sur la toponymie pour essayer de comprendre ce qui se joue au haut Moyen Âge (Ve-XIe siècles). Une des premières questions à se poser est bien sûr celle de la signification de ces noms de paroisses. L'historien Bernard Tanguy a expliqué dans son Dictionnaire des noms de communes, trèves et paroisses du Finistère (éd. Chasse-Marée – Ar Men, 1990), à partir de leurs anciennes graphies, le sens qu'il faudrait donner à ces toponymes. Nous reprenons dans le tableau ci-dessous le fruit de ses recherches en y apportant quelques compléments sur les chapelles :


Noms actuels
Graphies anciennes
Compositions
Saints patrons actuels
Plovan
Ploezven (1325), Ploezguan (vers 1330), Ploeozvan (1368, 1468, 1535)
-ploe (paroisse primitive)
-le second élément semble être un hagionyme, mais il reste obscur : Ozvan ? Boduuan ?
Gorgon, martyr romain du IVe siècle
Chapelle de Languidou
Languido
-lann (établissement monastique)
-le second élément est un hagionyme : Quidou, Quideau. Il s'agirait du saint breton Citaw
Aucun (édifice en ruine)
Tréogat
Trefvozgat (1348)
Treozgat (1389)
Trevosgat (1405)
-treb (lieu habité et cultivé)
-le second élément est un hagionyme : Bozcat
Boscat, ou Budcat, saint breton méconnu
Chapelle Saint-Mellon
Saint-Melon (1815)
Saint-Velen (1826)
-l'hagionyme Mellon renvoie au premier évêque de Rouen, présumé originaire de Cardiff au Pays de Galles
Aucun (édifice disparu)
Peumerit
Pumurit (946-952), Pomerit (1284)
-du latin pomaretum, pommeraie, toponyme gallo-romain
Annouarn, saint breton inconnu
Pouldreuzic
Ploedrozic (1247), Ploedrosic (vers 1330), Ploedrezic (1365)
-ploe (paroisse primitive)
-le second élément, associé au diminutif -ic, reste obscur : tros (tyrannique, mauvais) ? traus (brave, obstiné) ?
Faron, évêque de Meaux au VIIe siècle
Fiacre, saint irlandais
Lababan
Lambabon (vers 1330)
Lanbaban (1368)

-lann (établissement monastique)
-le second élément est un hagionyme : Paban, autre nom de saint Tugdual
Paban, diminutif formé sur Pabu, autre nom de Tugdual, saint breton du Ve siècle
Chapelle du Loch / Saint Guénolé
?
-loch, plan d'eau ? ou lok, lieu de culte sur la sépulture d'un saint ?
-Guénolé est un saint breton de la fin du Ve et du début du VIe siècle
Aucun (édifice disparu)
Plogastel
Plebs Castelli in Kemenet (1223)
Ploegastel (vers 1330)
-ploe (paroisse primitive)
-castel, château

Pierre, apôtre
Chapelle Saint-Germain
?
-Saint-Germain, bourg trévial au sud-est de Plogastel
Germain, évêque d'Auxerre dans la première moitié du Ve siècle

Plovan apparaît, à l'image de Pouldreuzic, de Plogastel, de Plozévet ou de Plonéour, comme une « paroisse primitive », en breton ploue. Bernard Tanguy explique que la ploue a été « mise en place par les prêtres et moines bretons, à qui elle est, dans un peu plus de 75 % des cas, redevable de son nom […] elle n'existe pas d'abord comme circonscription mais comme communauté chrétienne se déterminant par rapport au pasteur autour de qui elle s'est constituée et cristallisée […] On conçoit dès lors que leurs éponymes soient souvent inconnus, voire inattestés par ailleurs […] Aucun de ces fondateurs de ploue ne bénéficie en tant que tel d'une Vie circonstanciée […] Aussi n'est-il pas surprenant que le culte de ces saints fondateurs ait connu une profonde récession : ils ne sont plus honorés comme patrons que dans moins d'une ploue sur cinq. Dans près de 60 % des cas, les bénéficiaires ont été des saints romains » (op. cit., p. 20). On constate en effet, si on se reporte au tableau ci-dessus, que dans les cas de Plovan comme de Pouldreuzic, on a perdu le sens du nom initialement associé à ploue et on constate qu'un saint catholique romain y est désormais honoré comme patron.
Les écrits de Jean-Christophe Cassard, autre éminent historien ayant consacré plusieurs d'études aux saints bretons, dénotent un peu de la présentation de Bernard Tanguy. Pour Cassard, « les éponymes des plous sont parfois des religieux connus, mais le plus souvent il s'agit de personnages par ailleurs inconnus, auxquels seule la tradition locale accole le qualificatif de ''saint'' (au vrai, s'agissait-il d'ailleurs de prêtres ou de chefs laïcs ?) […] L'influence du vocabulaire chrétien sur ces dénominations ne paraît pas forcément prépondérante et elle demeure toujours difficilement contrôlable, ce qui tendrait à faire du plou une entité plus laïque et ''populaire'' que religieuse à ses débuts » (J.-C. Cassard, La Bretagne des premiers siècles, éd. Jean-Paul Gisserot, 1997, p. 59).
Afin d'arbitrer ces deux points de vue (celui de Tanguy qui s'inscrit dans la suite de René Largillière en faveur d'une origine religieuse des ploue et celui de Cassard qui s'inscrit plutôt dans la tradition d'Arthur de La Borderie en faveur de leur origine civile), il n'est pas inutile de citer longuement un troisième avis et non des moindres, celui de l'historien Bernard Merdrignac : « On invoque souvent [...] l'exemple des toponymes en plou- (du latin ecclésiastique, pleb[em] : "le peuple des fidèles") qui n'ont pas d'équivalent dans le reste du pays. En effet, dans plus des trois quarts des cas, ces noms de lieux, spécifiques à la Bretagne, font entrer dans leur composition un anthroponyme considéré comme celui du "saint" (l'ecclésiastique qui desservait la ploue) dont les ouailles auraient ainsi tenu à honorer la mémoire [...] Ces vastes paroisses baptismales primitives, aux limites géographiques bien déterminées, se sont sans doute constituées du Ve siècle à la fin du VIIe siècle [...] et on connaît surtout leur fonctionnement par un document exceptionnel du IXe siècle, le cartulaire de Redon. Il convient donc de se méfier des risques d'anachronismes : la ploue de l'époque carolingienne n'a pas forcément beaucoup de points communs avec celle de l'Antiquité tardive ! [...] comme l'a souligné Gildas Bernier, une comparaison s'impose avec les pievi (dont le nom dérive aussi de pleb[es], ces paroisses baptismales qui se rencontrent en Corse et en Italie du Nord, dans des zones rurales marquées par la faiblesse de l'urbanisation et hors de portée de l'autorité épiscopale. [...] Confronté à la résurgence du paganisme consécutive à l'établissement de communautés barbares, le pouvoir impérial aurait concédé à celles-ci une certaine autonomie tout en renforçant leur encadrement par le clergé local. Ce parallèle permet sans doute de dépasser le faux débat sur l'origine civile ou religieuse des ploue bretonnes [...] En clair, au milieu du Ve siècle, alors que le pouvoir établi n'était pas en mesure de se priver de l'appoint des troupes bretonnes [...] la Loi des Romains entendrait reprendre celles-ci en main par l'intermédiaire de leurs propres chefs, mais sous le contrôle renforcé du clergé du cru. Mais les ploue n'ont pas tardé à prendre la fonction religieuse qui a été la leur pendant des siècles » (P.-R. Giot, P. Guigon et B. Merdrignac, Les premiers Bretons d'Armorique, PUR, 2003, p. 88-89). En d'autres termes, nos ploue pourraient être à l'origine non pas des communautés chrétiennes mais des groupes claniques soumis à l'autorité de chefs qui leur donneraient leurs noms et dont le caractère religieux n'apparaîtrait qu'a posteriori.

D'autres toponymes nous renvoient quant à eux de façon certaine aux racines du christianisme à Plovan. Bernard Tanguy, évoquant à présent les lann, explique que « le monachisme a marqué […] d'une empreinte profonde les chrétientés celtiques. Entre le Ve et le VIIIe siècle, nombre de moines et d'ermites pratiquèrent la peregrinatio pro Deo : quittant leurs monastères insulaires, bretons et, dans une moindre mesure, irlandais, beaucoup vinrent s'établir dans les îles ou les solitudes agrestes et sylvestres de la péninsule armoricaine, y multipliant les ermitages et les monastères, mais aussi les lieux de cultes » (B. Tanguy, op. cit., p. 22). Chez nous et aux alentours, on en trouve le souvenir à travers les noms de Languidou, Lababan, Lanvern ou Landudec.

D'où vient que ces personnages aient été ou soient encore considérés comme des saints ? Bernard Merdrignac explique que « dans l’Église primitive, tous les baptisés étaient considérés comme ''saints'' parce qu'ils avaient été consacrés par le Christ. Au Ve siècle, pour les auteurs chrétiens […] les ''saints'' désignent généralement, à titre honorifique, les moines ou le clergé, à moins qu'ils n'aient gravement démérité » (B. Merdrignac, Les Vies de saints bretons durant le haut Moyen Âge, éd. Ouest-France, 1993, p. 9-10). Il ne faut donc pas être gêné par l'usage de ce terme qui, une fois replacé dans son contexte d'origine, apparaît tout à fait logique.

À partir de ces éléments, on peut se risquer à établir le scénario suivant : entre le Ve et le VIIe siècle de notre ère, une communauté (ploue) originaire de Bretagne insulaire s'installe à l'emplacement actuel des territoires de Plovan, Tréogat et Peumerit. Elle est formée autour d'un personnage dont le nom approximatif serait Ozvan ou Boduuan. Il s'agirait du chef du groupe et/ou de son guide spirituel. Après sa mort, la communauté continue à prospérer et s'organise sur un « grand Plovan » dont les limites se précisent pour devenir une paroisse, limitrophe au nord de Pouldreuzic (qui intègre alors Lababan) et Plogastel (dont dépend Landudec) et au sud de la grande paroisse de Plonéour (qui englobe Tréguennec, Lanvern, une partie de Saint-Jean-Trolimon et peut-être Tréméoc). Elle se distingue des autres communautés voisines par l'utilisation d'un lieu de culte qui lui est propre, où sont délivrés les sacrements, sans doute à l'emplacement de l'actuelle église de Plovan. Au cours de ces mêmes siècles, sans qu'on connaisse leur ordre d'arrivée, d'autres personnages marquants s'établissent sur ce territoire : un moine-ermite appelé Quidou, à l'emplacement de l'actuelle chapelle de Languidou (« ermitage de Quidou »), et Boscat, au niveau du bourg de Tréogat (« village de Boscat »). Peut-être faut-il y ajouter Kodelig, un autre ermite à l'historicité discutable, dont le souvenir est aujourd'hui associé à un site mégalithique.
On voit mal Mellon, premier évêque de Rouen qui serait pourtant d'origine galloise, patron d'une chapelle disparue à Tréogat (elle se situait entre les lieux-dits Lesvéguen et Rohou), entrer dans ce schéma. Peut-être a-t-il remplacé un autre religieux oublié ?


Chapelle Saint-Vélen ou Saint-Mellon (extrait de la section A2 de l'ancien cadastre de Tréogat)

Quant à Annouarn, personnage auquel est dédiée l'église de Peumerit, son identification reste incertaine (peut-être une altération d'Alouarn, hagionyme signalé à Guengat et au Pays de Galles par Bernard Tanguy).
Comme on l'a expliqué, ces personnages sont qualifiés et parfois honorés comme des « saints » par la tradition locale par confusion entre le sens premier du mot au temps de l'émigration bretonne (religieux, ecclésiastique) avec le sens nouveau que lui a donné par la suite l’Église (quelqu'un qui a mené une vie exemplaire, a pratiqué les vertus évangéliques et a été canonisé). Certains de ces personnages font toujours l'objet d'un culte (Boscat à Tréogat) mais la plupart ont été oublié ou assimilé à des saints catholiques romains (Guy pour Quidou, peut-être Gorgon pour Osmane, sainte irlandaise dont le nom s'approche d'Ozvan).
À l'issue de cette période de fondation, la « paroisse primitive » est démembrée : les quartiers de Tréogat et de Peumerit deviennent sans doute des paroisses autonomes dès les « siècles post-carolingiens », c'est-à-dire aux Xe-XIe siècles. Jean-Christophe Cassard explique ce mouvement par « la croissance de la population et sa prise de conscience des distances exagérées la séparant du centre cultuel » (op. cit., p. 58). Languidou ne connaît pas la même évolution et reste attaché à Plovan.
Il faut enfin souligner que l'environnement de Plovan est marqué par l'influence de saints beaucoup plus illustres, à commencer par saint Tugdual, reconnu à tort ou à raison comme premier évêque de Tréguier et comme l'un des 7 saints fondateurs de la Bretagne. On trouve trace de son culte à Loctudy, siège d'un monastère dont il serait à l'origine, à l'Île-Tudy (trève de Combrit), à Landudec et à Lababan. Saint Brieuc était honoré à Plonivel tandis que saint Budoc l'était à Beuzec-Cap-Caval. 


Chapelle du Loc ou Saint-Guénolé (extrait de la section B1 de l'ancien cadastre de Pouldreuzic)

L'existence d'un prieuré de l'abbaye de Landévennec à Lanvern et d'une chapelle Saint-Guénolé à Lababan (à l'est du lieu-dit Lesvily) témoigne quant à elle de l'influence des moines sinon du culte de saint Guénolé à proximité de Plovan. On peut se surprendre à imaginer que les pasteurs des premiers Plovanais agissaient dans l'entourage ou dans la filiation spirituelle de ces grands saints bretons.

*
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Avant de conclure, cédons une dernière fois la parole à Bernard Tanguy dont les travaux incontournables nous ont tant aidé à préparer ce texte : « Des départements bretons, le Finistère est, sans conteste, celui où l'empreinte religieuse bretonne ancienne est la plus forte. Elle témoigne, à quelque 1400 ans de distance, de l’œuvre accomplie par ces prêtres et moines venus d'outre-Manche que la ferveur populaire a reconnu comme « saints » et qui, à travers les générations, ont continué nombreux d'être vénérés comme tels. Souvent obscurs, leur souvenir s'est parfois effacé ou réduit à un simple toponyme » (op. cit., p. 30). Si on pouvait retracer l'histoire du territoire de Plovan sur le temps long comme on peut le faire parfois en archéologie, sous la fine couche communale (1790 à nos jours) on trouverait une couche bien plus épaisse correspondant à la paroisse de la seconde partie du Moyen Âge à la fin de l'Ancien régime (XIIe-XVIIIe siècles), couvrant elle-même une strate remontant à la paroisse bretonne primitive (VIe-XIe siècles), sous laquelle on verrait enfin apparaître les traces d'une communauté d'immigrés bretons originaire d'outre-Manche. Et si on creusait encore, avant que Plovan ne devienne Plovan, que trouverait-on ? Qui vivait là à la fin de l'Antiquité et comment appelait-on ce territoire ? Mystère ! L'analogie s'arrête malheureusement là, l'état actuel de nos connaissances ne permettant pas d'en savoir davantage.


Mathieu GLAZ

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